Écologie & Énergie

Réacteur au thorium : cycle fertile, sels fondus et limites industrielles

Dr. Elena Kozlova 9 min de lecture
Réacteur au thorium : cycle fertile et sels fondus, schéma technique en studio

Le thorium attire l’attention parce qu’il coche plusieurs cases du nucléaire idéal : une ressource plus abondante que l’uranium, moins de plutonium produit, des déchets à vie longue potentiellement réduits et, dans certains concepts, une sûreté renforcée. Mais le point décisif reste simple : le thorium n’est pas directement fissile. Il doit d’abord être converti dans un réacteur pour produire de l’uranium-233, le combustible qui entretient réellement la réaction.

Cette nuance sépare le potentiel scientifique de la réalité industrielle. La filière thorium reste surtout expérimentale, même si la Chine, l’Inde, la France et d’autres pays poursuivent des travaux sur plusieurs concepts, notamment les réacteurs à sels fondus.

Thorium fertile, uranium fissile : la différence qui explique tout

Dans un réacteur nucléaire classique, l’énergie vient de la fission d’un noyau fissile, capable de se casser sous l’effet d’un neutron et de libérer de la chaleur. Dans les centrales actuelles, cette fonction est principalement assurée par l’uranium-235. Or moins de 1 % de l’uranium naturel correspond à l’U-235, ce qui explique le recours fréquent à l’enrichissement.

Schéma du réacteur au thorium montrant le cycle thorium-232 vers uranium-233
Schéma du réacteur au thorium montrant le cycle thorium-232 vers uranium-233

Le thorium naturel, lui, est dominé par le thorium-232. Il est fertile, mais pas fissile : il ne suffit pas, seul, à démarrer et maintenir une réaction en chaîne productive. En revanche, il peut absorber un neutron et se transformer progressivement en uranium-233, qui est fissile. Un réacteur au thorium n’est donc pas un réacteur qui brûle directement du thorium, mais un système qui convertit ce matériau en combustible utilisable.

Le cycle thorium-232 vers uranium-233

Le principe repose sur une suite de transformations nucléaires. Le thorium-232 absorbe un neutron, devient thorium-233, puis se désintègre en protactinium-233 avant de devenir uranium-233. C’est cet U-233 qui peut ensuite fissionner et produire de la chaleur, utilisée pour générer de l’électricité via un cycle thermique.

Cette mécanique suppose une matière fissile de démarrage, souvent sous forme d’uranium enrichi ou de plutonium. Sans cet amorçage, le cycle ne dispose pas des neutrons nécessaires pour convertir assez de thorium. C’est l’une des raisons pour lesquelles le thorium ne remplace pas simplement l’uranium par substitution directe dans les centrales existantes. Il faut penser le réacteur, le combustible et le cycle complet ensemble.

Réacteurs à sels fondus : pourquoi le thorium leur est souvent associé

Quand on parle de thorium, le concept qui revient le plus souvent est celui du réacteur à sels fondus. Dans cette architecture, le combustible peut être dissous dans un sel liquide porté à haute température. Le sel sert à la fois de support au combustible et de fluide de transfert de chaleur, ce qui ouvre des possibilités différentes des réacteurs à eau pressurisée classiques.

Certains concepts à sels fondus fonctionnent à pression atmosphérique, ce qui réduit l’un des grands enjeux des réacteurs refroidis à l’eau sous pression. Ils peuvent aussi intégrer des systèmes passifs d’évacuation de la chaleur. En cas de surchauffe ou de perte d’alimentation, la conception peut favoriser l’arrêt ou la vidange du combustible vers une zone sûre, sans dépendre uniquement d’une intervention active. C’est l’une des raisons pour lesquelles ces architectures sont souvent citées quand on évoque la sûreté du thorium.

Un intérêt réel, mais pas réservé au thorium

Il faut toutefois éviter un raccourci fréquent. Tous les réacteurs au thorium ne sont pas forcément à sels fondus, et tous les réacteurs à sels fondus ne fonctionnent pas nécessairement au thorium. L’association est forte parce que les sels fondus facilitent certains scénarios de conversion du thorium et de gestion du combustible, mais elle ne résume pas toute la filière.

Pour comprendre le sujet, il faut regarder le cycle entier. D’un côté, il y a la physique du cœur, qui doit fournir assez de neutrons. De l’autre, il y a la chimie du combustible, qui doit extraire, purifier ou recycler des éléments très radioactifs. Entre les deux se trouvent des choix industriels très concrets : matériaux résistants à la corrosion, maintenance, contrôle du protactinium, traitement des sels usés. Cette lecture évite de juger le thorium sur une seule promesse et oblige à observer toute la chaîne, du minerai au déchet final.

Ce que le thorium change vraiment par rapport à l’uranium

Le thorium est souvent présenté comme plus abondant que l’uranium. Les estimations courantes indiquent qu’il serait trois à quatre fois plus abondant, avec une concentration moyenne d’environ 7 ppm dans la croûte terrestre, contre 2,5 à 3 ppm pour l’uranium. On le trouve notamment dans la monazite, qui peut contenir jusqu’à 12 % de phosphate de thorium. Les ressources mondiales de monazite sont estimées à 16 millions de tonnes, dont 12 Mt dans des gisements de sables minéraux lourds en Inde.

Cette abondance est stratégique, mais elle ne suffit pas à créer une filière. Il faut extraire, purifier, fabriquer le combustible, exploiter le réacteur, retraiter certains flux et gérer les déchets. Le thorium déplace donc une partie des difficultés plutôt qu’il ne les supprime. Il promet une autre organisation industrielle, pas une solution instantanée.

Critère Thorium Uranium
Nature du combustible Fertile : doit être converti en uranium-233 Contient de l’U-235 fissile, mais à moins de 1 % dans l’uranium naturel
Ressource Trois à quatre fois plus abondant selon les estimations Filière minière et industrielle déjà mature
Déchets Moins de plutonium et d’actinides mineurs en théorie Production d’actinides à vie longue plus importante dans les cycles classiques
Sûreté Avantages possibles dans certains réacteurs à sels fondus Technologies éprouvées, mais contraintes de pression et de refroidissement
Maturité Encore expérimentale ou préindustrielle Plus de 400 centrales nucléaires en service dans le monde

Déchets et prolifération : des bénéfices à nuancer

Le cycle thorium produit potentiellement moins de plutonium et moins d’actinides mineurs, deux familles d’éléments qui pèsent lourd dans la gestion des déchets à vie longue. C’est l’un de ses arguments les plus solides. Mais “moins” ne veut pas dire “aucun” : il reste des produits de fission radioactifs, des matériaux activés et des flux complexes à traiter.

La présence d’uranium-232 aux côtés de l’uranium-233 complique aussi les manipulations, car l’U-232 génère des descendants très irradiants. Cet aspect peut contribuer à limiter certains risques de prolifération, mais il rend également le retraitement plus difficile, avec des besoins élevés en protection radiologique et en procédés spécialisés comme Thorex. Le bénéfice existe, mais il s’accompagne d’une forte complexité technique.

Pourquoi la filière n’est pas encore industrielle

Si le thorium est connu depuis longtemps, sa trajectoire industrielle reste limitée. Des recherches existent depuis les années 1950 et les années 60, mais le nucléaire civil s’est structuré autour de l’uranium, des réacteurs à eau et d’une chaîne complète déjà opérationnelle : mines, enrichissement, fabrication du combustible, exploitation, maintenance, réglementation et gestion du combustible usé.

Déployer le thorium imposerait de construire une autre chaîne, en partie parallèle. Ce n’est pas seulement une question de cœur de réacteur : il faut qualifier des matériaux capables de résister aux sels fondus et à la corrosion, démontrer la sûreté sur la durée, maîtriser le retraitement, former les exploitants et convaincre les autorités de sûreté. La difficulté tient donc autant à l’ingénierie qu’à l’organisation industrielle.

La question économique reste centrale

Un réacteur expérimental peut prouver un principe physique sans prouver un modèle économique. Pour produire massivement de l’électricité, une technologie doit être compétitive, disponible, réplicable et acceptable par le régulateur. Or les réacteurs actuels bénéficient d’un retour d’expérience considérable, alors que le thorium doit encore franchir plusieurs étapes de maturation.

Certains concepts évoquent des rendements de conversion thermique-électrique de 45 à 50 %, contre environ 33 % pour des réacteurs à vapeur classiques. Ce potentiel est intéressant, notamment dans des cycles à haute température, mais il doit être confirmé dans des installations fiables, maintenables et économiquement soutenables. Tant que cette démonstration n’est pas faite à l’échelle industrielle, le thorium reste une voie prometteuse, pas une solution installée.

Où avancent les projets au thorium dans le monde ?

La Chine occupe une place visible dans les recherches récentes, en particulier autour de réacteurs expérimentaux à sels fondus. Des puissances de 2 MWth, puis des objectifs plus ambitieux comme 10 MW, 200 MWth ou 50 MWe sont régulièrement évoqués dans les trajectoires de développement. Le pays explore aussi des usages au-delà de la production électrique terrestre, notamment des concepts liés au transport maritime nucléaire.

L’Inde est un autre acteur majeur, pour une raison stratégique claire : elle dispose d’importantes ressources en thorium, notamment dans les sables minéraux lourds. Son programme nucléaire s’intéresse depuis longtemps à un cycle capable de valoriser cette ressource nationale, avec des travaux portés par des institutions comme le Bhabha Atomic Research Centre.

En France, les travaux de recherche incluent notamment des études du CNRS sur les réacteurs à sels fondus, dont le concept MSFR. Les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni ou encore les Pays-Bas ont également exploré ou testé certains volets de la filière, avec des niveaux d’engagement variables selon les périodes. La dynamique existe donc, mais elle reste dispersée et très dépendante des choix nationaux de recherche.

Le thorium n’est ni une illusion ni une solution prête à remplacer rapidement l’uranium. C’est une voie nucléaire crédible sur le plan scientifique, prometteuse pour la gestion des ressources, des déchets et de certains scénarios de sûreté, mais encore loin d’un déploiement massif. Sa réussite dépendra moins d’un avantage isolé que de la capacité à démontrer un système complet, sûr, contrôlable et économiquement viable.

Dr. Elena Kozlova