Écologie & Énergie

Réacteur Tchernobyl : pourquoi le n°4 a explosé et ce que l’arche confine encore

Dr. Elena Kozlova 8 min de lecture
Réacteur Tchernobyl : arche et sarcophage du réacteur n°4 en confinement

Le réacteur de Tchernobyl le plus connu est le réacteur n°4 de la centrale nucléaire ukrainienne, détruit lors de l’accident du 26 avril 1986. Pour comprendre la catastrophe, il faut distinguer trois réalités souvent confondues : la centrale dans son ensemble, ses quatre réacteurs RBMK-1000, et l’unité 4, devenue le symbole mondial du risque nucléaire mal maîtrisé.

Le réacteur de Tchernobyl : une centrale soviétique à quatre unités

La centrale nucléaire de Tchernobyl se trouvait en Ukraine, près de Prypiat, à environ 110 km de Kiev. Elle appartenait au parc nucléaire soviétique et comptait 4 réacteurs en fonctionnement au moment de l’accident. Le premier a été mis en service en 1977, puis les autres unités ont suivi jusqu’au réacteur n°4, entré en service avant la catastrophe de 1986.

Quiz : Le réacteur de Tchernobyl

Ces réacteurs étaient de type RBMK-1000. Ce modèle soviétique de grande puissance utilisait de l’eau comme fluide caloporteur et du graphite comme modérateur. Sa puissance électrique visée était de l’ordre de 1 000 MW, ce qui en faisait un outil majeur de production d’électricité. À l’époque, l’objectif était industriel autant que politique : produire beaucoup, vite, avec une technologie standardisée sur plusieurs sites soviétiques.

Le réacteur n°4, et non toute la centrale, a explosé

L’accident a détruit le réacteur numéro 4 de Tchernobyl. Les réacteurs 1, 2 et 3 n’ont pas explosé ce jour-là. Ils ont même connu des redémarrages temporaires après l’accident, avant l’arrêt définitif de la centrale, acté le 15 décembre 2000. Cette distinction est essentielle : la catastrophe a irradié l’ensemble du site et de vastes territoires, mais son point de départ technique reste bien l’unité 4.

Élément À retenir
Centrale de Tchernobyl Site nucléaire ukrainien comprenant 4 réacteurs
Type de réacteur RBMK-1000, conception soviétique avec modérateur graphite
Réacteur accidenté Réacteur n°4, détruit le 26 avril 1986
Arrêt définitif du site 15 décembre 2000

Pourquoi le réacteur n°4 a explosé en 1986

L’explosion du réacteur n°4 ne s’explique pas par une seule erreur. Elle résulte d’une combinaison de plusieurs facteurs : une conception avec des faiblesses, un test mené dans des conditions dangereuses, des systèmes de sûreté contournés et une conduite d’exploitation devenue incontrôlable.

Schéma du réacteur tchernobyl n°4 sous le sarcophage et l’arche de confinement
Schéma du réacteur tchernobyl n°4 sous le sarcophage et l’arche de confinement

Un essai de sûreté devenu scénario d’accident

Dans la nuit du 26 avril 1986, les opérateurs réalisent un test destiné à vérifier le comportement de la turbine en cas de perte d’alimentation électrique. L’idée relevait de la sûreté : savoir si l’inertie de la turbine pouvait fournir brièvement de l’électricité le temps que les systèmes de secours prennent le relais. Mais le réacteur fonctionnait à faible puissance, dans une zone instable, avec des marges de sécurité réduites.

La chronologie resserrée montre l’emballement. Des étapes critiques se succèdent autour de 1h15, 1h22, puis 1h23’04”. À 1h23’40”, l’ordre d’arrêt d’urgence est engagé. Quelques secondes plus tard, vers 1h23’44”, les explosions détruisent le cœur du réacteur. Cette brièveté est l’un des aspects les plus frappants de Tchernobyl : des années de conception, de procédures et de production se sont effondrées en moins d’une minute.

Le rôle du RBMK : graphite, barres de commande et instabilité

Le RBMK-1000 n’était pas un réacteur ordinaire au regard des standards occidentaux. Son modérateur en graphite permettait de maintenir la réaction nucléaire, tandis que l’eau contribuait au refroidissement. Dans certaines conditions d’exploitation, notamment à basse puissance, le comportement du réacteur pouvait devenir difficile à maîtriser. Les barres de commande, censées étouffer la réaction en chaîne, ont joué un rôle dans l’aggravation initiale du phénomène au moment de l’arrêt d’urgence.

Un réacteur nucléaire repose sur un équilibre discret : production de chaleur, refroidissement et absorption des neutrons. Tant que ces trois forces restent coordonnées, la machine produit de l’électricité. Si l’une bascule brutalement, tout le système change de nature. L’installation n’est plus une centrale, mais une accumulation de chaleur, de pression et de matériaux radioactifs cherchant une issue. Penser Tchernobyl ainsi aide à comprendre pourquoi l’accident n’est pas seulement une “explosion”, mais la rupture d’un équilibre physique et organisationnel.

Ce qui s’est passé après l’explosion du réacteur

L’explosion a ouvert le réacteur n°4 à l’air libre. Le cœur a été gravement endommagé, des matériaux radioactifs ont été projetés, et un feu de graphite a entretenu les rejets dans l’atmosphère. L’accident est classé au 7e niveau INES, le niveau maximal de l’échelle internationale des événements nucléaires.

Dix jours de rejets radioactifs

Les rejets radioactifs ne se sont pas limités à l’instant de l’explosion. Ils se sont poursuivis pendant environ 10 jours, en raison notamment de l’incendie et de l’état du cœur détruit. Cette durée explique l’ampleur de la contamination, bien au-delà du bâtiment du réacteur. La zone d’exclusion autour du site, l’évacuation de Prypiat et la mobilisation massive des intervenants ont marqué durablement l’histoire de l’Ukraine, de la Biélorussie et de l’Europe.

Les travailleurs mobilisés après l’accident, souvent désignés comme liquidateurs, ont participé à l’extinction, au déblaiement, à la décontamination et à la construction du premier confinement. Leur intervention a permis de réduire certains risques immédiats, mais elle s’est déroulée dans des conditions radiologiques extrêmes.

Le premier sarcophage : confiner dans l’urgence

À la fin de 1986, un sarcophage de béton et de métal est construit autour du réacteur détruit. Sa fonction est simple à formuler, mais immense à réaliser : isoler les matières radioactives, limiter les rejets et empêcher que les ruines ne restent exposées aux intempéries. Ce premier ouvrage était indispensable, mais il avait été édifié dans l’urgence, sur une structure très endommagée.

Avec le temps, le sarcophage est devenu lui-même un sujet de sûreté. Sa dégradation posait un risque d’effondrement partiel et de remise en suspension de poussières radioactives. Il ne suffisait donc pas d’avoir couvert le réacteur, il fallait stabiliser, surveiller, puis préparer un confinement plus durable.

Du sarcophage à l’arche : l’état actuel du réacteur n°4

Le réacteur n°4 n’est pas démantelé au sens classique du terme. Il est confiné. Le site contient encore des matériaux hautement radioactifs, du combustible dégradé et des structures contaminées. La priorité reste la sûreté à long terme : empêcher les rejets, protéger les travailleurs et rendre possible un démantèlement progressif.

Un programme en 3 étapes

La sécurisation du réacteur accidenté s’inscrit dans un programme en 3 étapes : stabiliser les structures du premier sarcophage, construire un nouveau confinement sûr, puis préparer le démantèlement futur et l’enlèvement des matériaux radioactifs. Cette logique montre que Tchernobyl n’est pas un événement figé en 1986, mais un chantier de gestion du risque qui s’étend sur plusieurs générations.

Le nouveau confinement, souvent appelé arche de confinement, est une immense structure métallique. Sa mise en place intervient en 2016, avec une finalisation du chantier sur la période 2018-2019. L’ouvrage mesure environ 257 m de portée, 150 m de longueur et 105 m de hauteur, pour une masse d’environ 38 000 tonnes. Sa durée de conception est annoncée pour 100 ans, afin de laisser le temps nécessaire aux opérations futures.

Ce que l’arche permet vraiment

L’arche ne répare pas le réacteur. Elle crée une enveloppe de confinement autour de l’ancien sarcophage et du réacteur détruit. Elle protège les structures des intempéries, réduit le risque de dispersion radioactive et offre un espace plus contrôlé pour démanteler progressivement les éléments instables. Le coût du projet est estimé à 1,54 milliard d’euros, ce qui traduit l’ampleur technique et internationale de l’opération.

Le site reste surveillé, notamment en raison de la radioactivité persistante et de la gestion du combustible usé. Des milliers de travailleurs ont été impliqués dans les opérations de sécurisation, avec des limites d’exposition professionnelle encadrées, par exemple 20 mSv/an/personne pour ce type d’activité.

RBMK et PWR : pourquoi Tchernobyl n’est pas le modèle des réacteurs actuels

Comparer le réacteur Tchernobyl à un réacteur moderne aide à éviter deux erreurs : minimiser la catastrophe ou croire qu’elle pourrait se reproduire à l’identique partout. Le RBMK soviétique avait des caractéristiques particulières, très différentes des réacteurs à eau pressurisée, ou PWR, largement utilisés dans de nombreux pays.

Point de comparaison RBMK de Tchernobyl PWR
Modérateur Graphite Eau
Architecture Grand réacteur à tubes de force Cuve sous pression
Accident de 1986 Instabilité aggravée par la conduite du test Conception différente, avec d’autres logiques de sûreté
Leçon principale Importance des défauts de conception et de la culture de sûreté Renforcement des procédures, audits et systèmes de protection

La catastrophe de Tchernobyl a profondément marqué la sûreté nucléaire mondiale. Elle a rappelé qu’un réacteur n’est jamais seulement une machine : c’est un ensemble où conception, procédures, formation, transparence et contrôle indépendant doivent fonctionner ensemble. Le réacteur n°4 reste aujourd’hui confiné sous l’arche, non comme un vestige oublié, mais comme un avertissement technique permanent.

Dr. Elena Kozlova