Écologie & Énergie

Deutérium-tritium : 17,6 MeV par réaction, mais un combustible à régénérer

Dr. Elena Kozlova 8 min de lecture
Deuterium tritium : 17,6 MeV par réaction, combustible à régénérer

Publié par : — Rédactrice spécialisée en écologie & Énergie

Le deutérium et le tritium sont deux formes de l’hydrogène dont les noyaux peuvent fusionner pour libérer de l’énergie. Leur association est privilégiée dans les recherches sur la fusion nucléaire, car elle réagit à des températures plus accessibles que d’autres combustibles. Mais produire de l’électricité exige bien davantage qu’une réaction réussie : il faut confiner un plasma, récupérer sa chaleur et renouveler un tritium rare et radioactif.

Deux isotopes de l’hydrogène, deux réalités d’approvisionnement

Un isotope est une version d’un élément chimique possédant le même nombre de protons, mais un nombre différent de neutrons. L’hydrogène ordinaire possède un seul proton dans son noyau. Le deutérium y ajoute un neutron ; le tritium, deux. Leurs propriétés chimiques restent proches, tandis que leur masse et leur stabilité nucléaire diffèrent.

Calculer l’énergie théorique d’une réaction deutérium-tritium

Saisissez les masses disponibles de deutérium et de tritium. Le calcul suppose une réaction complète du réactif limitant, selon la réaction 1:1 entre un noyau de deutérium et un noyau de tritium.

en grammes (g) — masse molaire utilisée : 2,014 g/mol
en grammes (g) — masse molaire utilisée : 3,016 g/mol
Formules utilisées
  • N = m / M × NA, avec NA = 6,022 140 76 × 1023 mol−1.
  • E = N × 17,6 MeV, dont 14,1 MeV pour les neutrons et 3,5 MeV pour les particules alpha.
  • 1 eV = 1,602 176 634 × 10−19 J ; 1 kWh = 3,6 × 106 J.
PropriétéDeutériumTritium
NotationD ou ²HT ou ³H
Composition du noyauUn proton et un neutronUn proton et deux neutrons
StabilitéStableRadioactif
ApprovisionnementExtraction à partir de l’eauProduction dans des installations nucléaires
Contrainte principaleSéparation et enrichissementDisponibilité, confinement et renouvellement

Dans l’eau de mer, environ un atome d’hydrogène sur 5 000 est du deutérium, soit environ 33 milligrammes par litre. Cette présence ne signifie pas qu’il soit directement utilisable : il faut le séparer et l’enrichir. L’eau lourde, notée D₂O, est une eau dont les atomes d’hydrogène sont remplacés par du deutérium.

Le tritium ne constitue pas une réserve naturelle exploitable comparable. Il est notamment produit dans certains réacteurs à fission. Pour une filière de fusion à grande échelle, sa disponibilité impose donc de développer un cycle capable de le fabriquer, de le récupérer et de le réinjecter.

Une réaction qui libère 17,6 MeV, surtout dans un neutron

La réaction de fusion deutérium-tritium, souvent abrégée D-T ou DT, réunit deux noyaux légers pour former un noyau plus fortement lié. Son bilan s’écrit :

Schéma de la réaction deuterium tritium montrant l’hélium 4, le neutron et la répartition de 17,6 MeV
Schéma de la réaction deuterium tritium montrant l’hélium 4, le neutron et la répartition de 17,6 MeV

²H + ³H → ⁴He + neutron + 17,6 MeV

Le noyau d’hélium 4 produit est aussi appelé particule alpha. L’énergie libérée provient d’une différence de masse d’environ 0,02 unité de masse atomique entre les réactifs et les produits. Selon l’équivalence masse-énergie, cette différence se retrouve dans l’énergie cinétique des particules émises.

Deux produits, deux chemins pour l’énergie

Le neutron emporte 14,1 MeV, contre 3,5 MeV pour la particule alpha. Il se déplace à environ un sixième de la vitesse de la lumière. Électriquement neutre, il n’est pas retenu par les champs magnétiques : il traverse le confinement et dépose son énergie dans les structures environnantes. La particule alpha, chargée, peut rester confinée et contribuer à l’autoéchauffage du plasma.

Dans une future centrale, la chaleur déposée par les neutrons serait évacuée par un fluide, puis utilisée dans un système de conversion en électricité. Les 17,6 MeV ne sont donc pas une production électrique directement disponible : ils constituent l’énergie initiale d’une chaîne comportant des pertes et des consommations auxiliaires.

Pourquoi chauffer le plasma à 150 millions de degrés ?

Les noyaux de deutérium et de tritium portent tous deux une charge positive : ils se repoussent. Une température extrême augmente leur agitation et permet à certaines collisions de conduire à une fusion, avec l’intervention de l’effet tunnel quantique. Le combustible devient alors un plasma, un milieu où les électrons sont séparés des noyaux.

La fusion DT est généralement associée à des températures de l’ordre de 100 millions de degrés Celsius, sans qu’il existe un seuil universel suffisant à lui seul. ITER vise environ 150 millions de degrés Celsius, contre environ 15 millions au centre du Soleil. Les conditions de densité et de confinement terrestres sont très différentes de celles d’une étoile.

Le meilleur compromis actuel, pas une réaction facile

La réaction DT présente une probabilité de fusion, décrite par sa section efficace, favorable à des températures moins élevées que les principales alternatives. Les ordres de grandeur ci-dessous donnent des repères, et non des températures garantissant à elles seules un réacteur performant.

CombustiblesTempérature indicativePrincipal compromis
Deutérium-tritiumEnviron 100 à 150 millions de °CRéaction plus accessible, mais tritium et neutrons énergétiques à gérer
Deutérium-deutériumEnviron 400 à 500 millions de °CCombustible disponible, mais conditions plus exigeantes et production de neutrons
Proton-bore 11Environ 1 à 2 milliards de °CProduits principalement chargés, mais difficultés de chauffage et pertes radiatives importantes

Dans un tokamak, les champs magnétiques maintiennent le plasma à distance des parois. La température ne suffit toutefois pas : il faut aussi une densité adaptée et un confinement assez durable pour que les réactions compensent les pertes d’énergie. C’est cette combinaison, plutôt qu’un simple record thermique, qui détermine la performance.

Le lithium doit permettre de renouveler le tritium

Une future centrale DT devrait produire une grande partie du tritium qu’elle consomme. Le principe consiste à utiliser les neutrons de fusion pour provoquer des réactions nucléaires dans du lithium. Celui-ci serait intégré à une couverture tritigène, également appelée couverture fertile, disposée autour de la chambre de réaction.

On peut comprendre cet ensemble comme une succession de strates fonctionnelles : le plasma produit les particules, la première paroi affronte leur environnement, puis la couverture récupère l’énergie des neutrons et contribue à fabriquer le combustible suivant. Cette lecture révèle une difficulté souvent sous-estimée : un neutron absorbé au mauvais endroit peut chauffer une structure sans participer à la production de tritium. L’architecture du réacteur doit donc concilier récupération thermique, protection et bilan neutronique.

Produire du tritium ne suffit pas. Il faut l’extraire de la couverture, le purifier et le réintroduire dans le combustible. Les pertes, les quantités immobilisées dans les matériaux et les délais de traitement comptent. L’autonomie du cycle du combustible reste une démonstration industrielle à accomplir, et non une conséquence automatique de la présence de lithium.

Radioactivité, matériaux et ITER : les limites à maîtriser

Le tritium demande surtout de prévenir les contaminations

Le tritium est un émetteur bêta dont la demi-vie est de 12,32 ans : après cette durée, la moitié des noyaux initialement présents se sont désintégrés. Son rayonnement pénètre peu la matière, mais cela ne le rend pas inoffensif. L’exposition interne, notamment par de l’eau tritiée, exige une attention particulière.

Sa mobilité et sa capacité à traverser certains matériaux imposent des équipements étanches, une surveillance des fuites et des systèmes de récupération. La gestion concerne aussi les eaux, les gaz et les composants contaminés. Par ailleurs, les neutrons énergétiques endommagent les matériaux et peuvent les rendre radioactifs par activation : la fusion ne signifie donc pas absence de déchets radioactifs.

ITER doit démontrer la physique, pas vendre de l’électricité

ITER est un dispositif expérimental destiné notamment à étudier un plasma DT dans lequel les particules alpha contribuent fortement au chauffage. Il doit aussi tester des technologies essentielles, dont des modules de couverture tritigène. ITER n’est pas une centrale électrique : son gain de puissance au niveau du plasma ne correspond pas au bilan énergétique global d’une installation.

Les futurs réacteurs devront encore démontrer une production électrique nette, la résistance des matériaux, un entretien réalisable et un approvisionnement durable en tritium. Le couple deutérium-tritium constitue ainsi la voie la plus accessible parmi les principales options étudiées, mais son avenir dépend autant du cycle du combustible et des équipements que de la réaction nucléaire elle-même.

Dr. Elena Kozlova