EAST tokamak : 102 secondes en mode H et limite de Greenwald dépassée
EAST est un tokamak expérimental chinois suivi de près dans la recherche sur la fusion, parce qu’il permet de tester des plasmas très chauds, longs et denses. Son nom complet, Experimental Advanced Superconducting Tokamak, désigne une machine conçue pour approcher, à l’échelle du laboratoire, des conditions dont la fusion nucléaire contrôlée aura besoin à grande échelle.
Ses records attirent l’attention, mais l’essentiel est ailleurs : comprendre comment chauffer, confiner et stabiliser un plasma dans la durée, tout en limitant les impuretés et les échanges avec les parois internes. Ce sont ces données qui nourrissent les projets de réacteurs de nouvelle génération, dont ITER.
Ce qu’est EAST et pourquoi il compte dans la fusion
EAST est un tokamak supraconducteur expérimental installé en Chine et exploité par l’Institut de physique du plasma de l’Académie chinoise des sciences, souvent appelé ASIPP. Comme tout tokamak, il utilise de puissants champs magnétiques pour confiner un plasma, c’est-à-dire un gaz porté à une température si élevée que ses atomes sont ionisés.
Comprendre EAST, le tokamak
Dans une réaction de fusion, l’objectif est de faire fusionner des noyaux légers afin de libérer de l’énergie. Sur Terre, le problème est simple à formuler et difficile à résoudre : aucun matériau ne peut contenir directement un plasma à plusieurs dizaines de millions de degrés. Le confinement magnétique agit donc comme une bouteille invisible, capable de maintenir le plasma à distance des parois.
Un tokamak supraconducteur, pas un réacteur commercial
EAST n’est pas une centrale électrique. Il ne produit pas d’électricité pour le réseau et ne prétend pas résoudre à lui seul la question énergétique. Sa fonction est expérimentale : tester des régimes de plasma, valider des scénarios de chauffage, améliorer la stabilité et accumuler des données utiles pour d’autres machines.
Le terme supraconducteur compte beaucoup. Il signifie que certains aimants peuvent fonctionner avec une résistance électrique quasi nulle lorsqu’ils sont refroidis à très basse température. Cette technologie est essentielle pour envisager des plasmas de longue durée, car elle réduit les pertes dans les bobines magnétiques par rapport à des aimants classiques.
Le successeur scientifique de HT-7
EAST s’inscrit dans une trajectoire chinoise commencée avec HT-7, premier tokamak supraconducteur chinois. Le projet EAST a été proposé en 1996, approuvé en 1998, puis construit au début des années 2000. Son premier plasma a été obtenu en 2006, ce qui a ouvert la phase d’expérimentation réelle de la machine.
Les jalons qui expliquent sa montée en performance
La progression d’EAST se lit dans une suite d’étapes techniques. Chaque record correspond à un meilleur contrôle du courant plasma, de la température, de la durée de confinement et de la pureté du plasma. Le but n’est pas seulement de battre une valeur, mais de montrer qu’un régime peut être tenu et reproduit.

| Repère | Résultat associé | Intérêt scientifique |
|---|---|---|
| 1996 | Proposition du projet EAST | Lancement d’un tokamak supraconducteur expérimental avancé |
| 1998 | Approbation du projet | Structuration du programme chinois de fusion magnétique |
| 2006 | Premier plasma | Validation opérationnelle de la machine |
| Mai 2011 | Plus de 30 secondes à environ 50 millions de kelvins | Progrès dans la durée du plasma chaud |
| Mai 2015 | 1 MA pendant 6,4 secondes | Montée en courant plasma |
| Février 2016 | 102 secondes en mode H à 400 kA | Maintien prolongé d’un régime de confinement performant |
| 12 novembre 2018 | 100 millions de °C | Atteinte d’une température très élevée pour les scénarios de fusion |
Ces chiffres montrent une logique d’apprentissage incrémental. Obtenir un plasma très chaud pendant quelques secondes est une étape. Le maintenir plus longtemps, avec un courant élevé et une densité suffisante, en est une autre. EAST sert précisément à explorer ces compromis.
Mode H, chauffage ECRH et limite de Greenwald : les notions à comprendre
Les performances d’EAST ne se résument pas à une température maximale. En physique des plasmas, la qualité d’un résultat dépend de l’équilibre entre confinement, densité, stabilité et durée. Trois notions reviennent souvent : le mode H, le chauffage auxiliaire et la limite de Greenwald.
Le mode H, un régime de confinement plus efficace
Le mode H, ou H-mode, désigne un régime dans lequel le plasma conserve mieux son énergie. Il se caractérise par une barrière de transport près du bord du plasma, qui réduit les pertes et améliore le confinement. Lorsqu’EAST maintient un plasma en mode H pendant 102 secondes, l’intérêt ne tient pas seulement à la durée, mais à la durée dans un régime considéré comme pertinent pour les futurs réacteurs.
Le mode H n’est pas sans contraintes. Il peut s’accompagner d’instabilités et impose un contrôle précis du bord du plasma. Les chercheurs doivent gérer les échanges d’énergie et de particules entre le plasma et les composants internes, notamment le divertor, souvent exposé aux flux les plus intenses.
Le chauffage auxiliaire et l’ECRH
Pour atteindre des températures de fusion, le courant induit dans le plasma ne suffit pas toujours. EAST utilise donc des systèmes de chauffage auxiliaire, dont le chauffage par résonance cyclotronique électronique, ou ECRH. Cette méthode injecte de l’énergie dans les électrons du plasma à une fréquence adaptée à leur mouvement dans le champ magnétique.
L’ECRH sert à préparer l’état du plasma, à améliorer certains profils internes et à contribuer à la stabilité. Dans un tokamak, chauffer ne veut pas seulement dire faire monter la température. Il faut déposer l’énergie au bon endroit, au bon moment, sans déclencher de transport anormal ni enrichir le plasma en impuretés.
La limite de Greenwald, un plafond que EAST aide à questionner
La limite de Greenwald est une loi empirique qui relie la densité maximale du plasma au courant plasma et à la taille de la machine. Pendant longtemps, elle a été traitée comme une contrainte structurante : dépasser trop fortement cette densité risquait de provoquer des pertes de confinement ou des disruptions.
Des travaux récents autour d’EAST ont montré un dépassement expérimental de cette limite, avec des valeurs évoquées de 1,3 à 1,65 fois la limite de Greenwald et une amélioration de 30 % à 65 % selon les configurations. Le point clé est la gestion de l’interaction plasma-paroi. En réduisant les impuretés métalliques issues des parois, notamment grâce à des choix de matériaux comme le tungstène et à un contrôle plus fin du bord du plasma, la densité peut être augmentée sans dégrader immédiatement la stabilité.
On peut voir la limite de Greenwald comme un verrou posé sur une porte complexe. Il ne suffit pas de forcer pour passer, car on risque de casser tout le mécanisme. EAST invite plutôt à comprendre la serrure elle-même, avec la turbulence au bord, le recyclage des particules, les impuretés, les flux thermiques et la réponse du divertor. La question scientifique change alors. Elle ne demande plus seulement jusqu’où augmenter la densité, mais dans quelles conditions ce plafond devient moins rigide.
Ce que les records d’EAST apportent vraiment aux futurs réacteurs
Les records d’EAST sont souvent présentés comme des exploits, mais leur valeur scientifique vient surtout de leur reproductibilité et de leur interprétation. Un futur réacteur devra combiner température élevée, densité suffisante et confinement durable. C’est le cœur du critère de Lawson et du produit triple, deux repères utilisés pour évaluer la route vers un plasma de combustion.
Température élevée ne veut pas dire fusion rentable
Atteindre 100 millions de °C est impressionnant, mais ce n’est qu’un élément de l’équation. Si le plasma est trop peu dense, trop bref ou trop instable, le gain énergétique reste insuffisant. EAST sert donc à tester des régimes où plusieurs paramètres progressent ensemble, au lieu de viser un record isolé.
C’est aussi pourquoi les durées comme plus de 30 secondes à environ 50 millions de kelvins, ou 102 secondes en mode H à 400 kA, sont importantes. Elles montrent la capacité de la machine à maintenir un état complexe assez longtemps pour étudier les mécanismes physiques, ajuster les modèles et préparer des scénarios plus robustes.
La paroi interne, un acteur souvent sous-estimé
Dans un tokamak, la paroi n’est pas un simple décor technique. Les interactions plasma-paroi influencent la composition du plasma, les impuretés, le recyclage du combustible et la tenue du divertor. Un plasma légèrement contaminé peut perdre de l’énergie par rayonnement ou devenir plus difficile à contrôler.
Les expériences menées sur EAST montrent que la performance dépend aussi de cette chimie de surface et de cette ingénierie des matériaux. Le tungstène, utilisé sur des parois internes, est étudié car il résiste bien aux hautes températures, mais il peut aussi devenir problématique si des atomes entrent dans le plasma. L’enjeu est donc de protéger la machine sans empoisonner le plasma.
EAST face à ITER, WEST et aux autres tokamaks
EAST ne remplace pas ITER et ne joue pas le même rôle. ITER est un projet international beaucoup plus vaste, destiné à démontrer la faisabilité d’un plasma de fusion produisant davantage d’énergie qu’il n’en reçoit sous forme de chauffage externe. EAST, lui, explore des régimes et des solutions techniques qui peuvent éclairer ce type de projet.
| Machine | Rôle principal | Ce qu’elle apporte |
|---|---|---|
| EAST | Tokamak supraconducteur expérimental | Étude des plasmas longs, denses, en mode H et des scénarios de dépassement de limite |
| ITER | Démonstrateur international de fusion | Validation d’un plasma de fusion à grande échelle et de l’intégration des technologies |
| WEST | Tokamak de recherche associé au CEA | Étude des composants face au plasma et des parois en environnement exigeant |
| HT-7 | Prédécesseur chinois d’EAST | Base technologique pour la filière supraconductrice chinoise |
La comparaison montre que la fusion avance grâce à un écosystème de machines complémentaires. Certaines testent les matériaux, d’autres les scénarios de confinement, d’autres encore l’intégration à grande échelle. EAST occupe une place stratégique parce qu’il relie des records mesurables à des questions très concrètes : comment stabiliser un plasma dense, comment prolonger le mode H, comment réduire les impuretés et comment préparer des régimes transposables à des réacteurs plus ambitieux.
En résumé, EAST est important non parce qu’il annoncerait une centrale à fusion imminente, mais parce qu’il repousse méthodiquement les paramètres qui bloquent encore la fusion contrôlée. Ses résultats sur le mode H, les hautes températures, les longues durées et la limite de Greenwald en font un laboratoire clé pour comprendre ce qu’un futur réacteur devra maîtriser en continu.
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